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Et si l’un des principaux angles morts de l’écologie politique était de ne pas suffisamment regarder les rapports sociaux qui la traversent ?

C’est la question que Ziad Farhat, d’Enercoop Pays de la Loire et Nadja Fiori, d’ECLR Occitanie ont voulu poser lors d’un atelier proposé aux Rencontres TEPOS 2026, en croisant sociologie, intelligence collective et justice environnementale.

Atelier Justice climatique

Faire vivre les inégalités plutôt que simplement en parler

L’atelier n’a pas commencé par une conférence, mais par une expérience.

La première séquence était donc « une marche des privilèges ».

Chaque participant·e se voyait attribuer un profil (genre, âge, profession, lieu et condition de vie), et à travers une série de situations, chacun·e était invité·e à avancer, à rester sur place … ou à reculer.

Très vite, les écarts apparaissent. Certaines personnes avancent. D’autres restent derrière.

Bien évidemment, une vie ne tient pas en une carte et une position sociale ne se résume pas à une place dans une salle. Mais c’est justement l’intérêt de l’expérience : faire passer une réalité sociale de la tête au corps. Car nous savons toustes que les inégalités existent. Nous pouvons en connaître les statistiques. Nous pouvons en parler. Mais les vivre, même de manière très partielle et artificielle, produit un autre type de compréhension. Cela participe à générer des brèches dans nos représentations.

Cela peut permettre, par une rapide et superficielle incarnation de comprendre que les inégalités sociales ne sont pas uniquement des écarts de revenus. Elles produisent des rapports différents au temps, à l’espace, aux corps, aux institutions, aux autres, aux possibilités d’agir et produire ainsi toute une diversité d’émotions : l’aisance, la sécurité, mais aussi la culpabilité, la frustration, la résignation ou le sentiment d’injustice ou d’illégitimité.

Dépasser les comportements individuels : quand l'écologie dominante devient elle-même un rapport de domination.

Les participant·e·s ont ensuite cherché à mettre des mots sur ce qu’ils et elles venaient d’expérimenter avec un arpentage de Écolos, mais pas trop de Jean-Baptiste Comby. 

L’apport essentiel de Comby est de déplacer la focale : les inégalités écologiques ne résultent pas simplement de comportements individuels différents. Elles sont produites par des rapports sociaux de classe qui déterminent à la fois nos conditions de vie, nos marges de choix et notre rapport à l’environnement. Dès lors, demander aux individus de changer leurs pratiques sans interroger les structures qui organisent ces possibilités revient à leur faire porter la responsabilité de problèmes qu’ils ne peuvent pas résoudre seuls.

C’est aussi ce qui permet de comprendre comment une écologie dominante peut exercer un rapport de domination : en faisant de certaines pratiques socialement situées la norme du « bon comportement écologique », elle risque de transformer des inégalités de conditions en différences de mérite, de responsabilité ou de conscience car le problème n’est pas tant que ces pratiques soient mauvaises, c’est qu’elles deviennent la mesure à partir de laquelle on juge les comportements des autres.

Et ces questions conduisent à un autre paradoxe.

Si nous voulons transformer le système, les groupes sociaux les plus précaires ne sont pas nécessairement ceux qui disposent des plus grandes capacités d’action sur les institutions et les règles du jeu. À l’inverse, les fractions de la petite bourgeoisie disposent souvent d’un capital culturel, économique, relationnel et institutionnel qui leur donne une capacité réelle à peser sur les normes et les politiques publiques.

Mais cette position est ambivalente : elles disposent à la fois de ressources pour transformer le système et d’intérêts matériels et symboliques qui peuvent les conduire à en préserver certaines règles.

C’est précisément pour cela que ces groupes constituent un enjeu politique majeur.

Si l’écologie politique veut transformer le système plutôt que demander aux individus de s’y adapter, elle doit accepter de regarder les rapports de classe et donc de domination qui traversent ses propres pratiques.

Mettre des concepts sur les inégalités : les apports de la justice environnementale

C’est dans ce prolongement que Jade Charbonnier est intervenue pour présenter les principaux concepts de la justice environnementale. L’enjeu était de donner un cadre théorique à ce que nous venions d’expérimenter et de discuter : les inégalités face aux enjeux environnementaux ne concernent pas seulement l’exposition aux nuisances ou la répartition des ressources. Elles traversent aussi les capacités d’agir, la reconnaissance des différentes réalités sociales et la possibilité de participer aux décisions qui organisent nos conditions de vie.

  • La justice environnementale peut ainsi être appréhendée à travers plusieurs dimensions complémentaires.
  • La justice distributive interroge la répartition des risques, des nuisances, des ressources et des bénéfices environnementaux : qui est exposé, qui bénéficie et qui supporte les coûts de la transition ?
  • La justice procédurale déplace la question vers le pouvoir de décision : qui participe, qui est entendu et qui peut réellement peser sur les choix collectifs ?
  • La justice de reconnaissance invite à considérer les expériences, les savoirs, les modes de vie et les contraintes de groupes sociaux différents, plutôt que de définir une figure abstraite d’un individu supposé également libre de ses choix.
  • Enfin, la question des capabilités permet de distinguer les droits ou possibilités théoriques des capacités réelles à agir, à s’adapter et à participer.

 

Ces concepts permettent ainsi de déplacer le regard : il ne suffit pas de demander « qui fait quoi pour l’environnement ? », mais de regarder dans quelles conditions chacun peut agir, avec quelles ressources, avec quelle reconnaissance et avec quel pouvoir de décision. Ils donnent également des outils pour penser une écologie qui ne se contente pas de corriger les conséquences environnementales du système, mais qui interroge les rapports sociaux dans lesquels ces inégalités sont produites.

Et la transition énergétique dans tout ça ?

Cet atelier a finalement ramené à une question simple, mais exigeante :

Pour ECLR Occitanie, qui accompagne le développement des énergies renouvelables citoyennes et les dynamiques collectives qui les portent, la question de qui fabrique aujourd’hui la transition énergétique, et qui a réellement les moyens d’y prendre part est centrale. Car faire émerger et accompagner des projets citoyens ne consiste pas seulement à produire autrement de l’énergie. C’est aussi créer les conditions pour que des habitantes et habitants puissent comprendre, décider, s’organiser, investir, prendre part aux choix qui transforment leur territoire et reprendre du pouvoir sur leur avenir énergétique.

L’atelier nous rappelle cependant que le mot « citoyen » ne suffit pas à garantir l’égalité. Une participation ouverte en droit peut rester socialement sélective en pratique. Disponibilité, capital culturel, ressources économiques, maîtrise des codes institutionnels, réseaux relationnels : autant de conditions qui influencent la capacité à entrer dans un collectif, à y prendre la parole et à y exercer réellement du pouvoir.

Peut-être est-ce là l’un des prochains défis des énergies citoyennes : se demander comment faire vivre et renouveler les collectifs qui les portent. Avec le temps, et au-delà des contraintes actuelles réglementaires, techniques et économiques des énergies renouvelables, la question de la transmission et du renouvellement des collectifs devient incontournable… Et si ce besoin était l’occasion d’aller un peu plus loin dans le questionnement et la démarche « citoyenne » : qui souhaitons-nous voir rejoindre nos collectifs demain, et que pouvons-nous changer dans nos visions, nos projets, nos pratiques ?

Pour mener une transition énergétique juste sur vos territoires, ECLR Occitanie est à vos côtés.

Pour suivre une actu ECLRée
sur la transition énergétique citoyenne en Occitanie