Juin 2026 a été le mois de juin le plus chaud jamais enregistré en France. Juillet est devenu le mois le plus chaud tous mois confondus depuis 1900. En Occitanie, nous connaissons la chaleur. Après tout, nos villes vivent depuis longtemps avec des étés chauds et les seuils de vigilance canicule y sont plus élevés que dans le nord de la France. Mais être habitué à la chaleur ne signifie pas être protégé contre son intensification. Nos bâtiments, nos écoles, nos logements et nos services publics ont été conçus pour un climat qui n’existe déjà plus tout à fait et les collectivités se retrouvent en première ligne – à moyens constants dans le meilleur des cas – pour faire face à cet enjeu de refroidissement.
Après un tel été, une évidence s’impose aux politiques énergétiques locales : comment produire du froid ? La question de la climatisation a occupé les gros titres cet été mais la problématique s’avère bien plus large : qui rafraîchir, quand, jusqu’à quelle température et avec quelle énergie ?
Qui rafraîchir, quand, jusqu’à quelle température et avec quelle énergie ?
Soleil contre soleil : peut-on rafraîchir grâce au photovoltaïque ?
La promesse est tentante et l’Occitanie dispose d’un avantage évident : quand les besoins de froid augmentent, le photovoltaïque produit beaucoup. Une bonne nouvelle donc ? Oui, mais à certaines conditions.
La climatisation n’est en effet plus un sujet marginal pour le système électrique. La tendance mondiale donne le vertige. Le refroidissement représente déjà environ 10 % de la consommation mondiale d’électricité. Et le parc européen de climatiseurs pourrait plus que doubler d’ici 2050. En France, en période de canicule, chaque degré supplémentaire entraîne environ 0,7 à 1 GW de consommation électrique supplémentaire. Aux heures les plus chaudes, la climatisation peut représenter jusqu’à 15 à 20 % de la puissance appelée. La première inquiétude est évidente : si nous équipons massivement nos logements et nos bâtiments publics, la climatisation ne risque-t-elle pas de devenir le chauffage électrique de demain ?
Mais, contrairement au chauffage hivernal, le froid présente une particularité décisive : une partie importante de la demande apparaît précisément lorsque le soleil produit le plus. Le soleil qui crée une partie du problème peut donc aussi contribuer à sa solution. Cette concordance entre soleil et besoin de froid présente aussi un intérêt économique. Produire et consommer l’électricité sur place permet de réduire les achats au réseau, particulièrement lorsque les équipements fonctionnent au moment de la production photovoltaïque.
est pour la climatisation
aux heures les plus chaudes.
Son intérêt économique dépend toutefois du mode d’approvisionnement. Autoconsommer l’électricité produite sur place réduit les achats au réseau, mais cette économie est moins importante lorsque les prix de marché sont déjà très bas. Les périodes de forte production solaire et de faible consommation peuvent même conduire à des prix négatifs sur le marché de gros : les producteurs paient alors pour écouler leur électricité. La France a connu 513 heures de prix négatifs en 2025, soit environ 6 % de l’année, principalement en milieu de journée entre avril et août. Pour les collectivités dont le contrat de fourniture répercute les variations horaires du marché, ces périodes peuvent rendre l’électricité achetée particulièrement bon marché.
L’enjeu économique n’est donc pas toujours de substituer une production photovoltaïque à une électricité chère, mais aussi de profiter des heures d’abondance pour produire et stocker du froid, plutôt que de consommer davantage en soirée lorsque le solaire disparaît et que l’électricité redevient plus coûteuse.
En effet le solaire ne rend pas la climatisation gratuite puisque notamment le besoin de froid peut se prolonger en soirée. Et un bâtiment mal protégé du soleil consommera toujours beaucoup plus qu’un bâtiment adapté. Protections solaires, ventilation nocturne, brasseurs d’air, isolation et végétalisation doivent réduire au maximum le besoin de climatisation. Le froid actif peut ensuite compléter ces solutions lorsque cela devient nécessaire.
L’enjeu n’est donc plus seulement de produire, mais de déplacer les consommations vers ces heures d’abondance : la fameuse “flexibilité ». Pour le froid, le stockage peut d’abord être thermique : pré-rafraîchir un bâtiment, produire de l’eau glacée ou stocker du froid lorsque le soleil est disponible, puis le restituer en fin de journée. Les batteries peuvent compléter cette stratégie, mais elles doivent être comparées à des solutions souvent moins coûteuses : inertie du bâtiment, ballon ou réservoir thermique, programmation des équipements et effacement temporaire.
Enfin, l’autoconsommation collective (ACC) permet d’équiper les bâtiments les plus adaptés à la production photovoltaïque, puis de partager l’électricité avec ceux dont les besoins correspondent le mieux aux « heures solaires ». Elle donne ainsi un cadre concret au pilotage des consommations, à la flexibilité et à la sobriété.
Le pilotage change également la donne : selon l’ADEME, passer d’une consigne de 22 °C à 26 °C peut diviser par deux la consommation de climatisation.
Pour les collectivités, le nouveau défi est donc clair : faire coïncider besoin de froid, sobriété et production locale d’électricité. Autoconsommation, pilotage, stockage thermique et réseaux de froid deviennent ainsi de nouveaux outils de planification énergétique.
À qui profite la clim ?
Mais le principal sujet n’est peut-être pas technique. Il est social. Demain, certains ménages pourront rénover leur logement et installer une pompe à chaleur réversible, sans augmenter significativement leur facture grâce à leur propre production solaire. D’autres subiront 34 °C dans un appartement sous les toits, sans volets ni possibilité d’aérer la nuit. Les fortes chaleurs touchent aussi les travailleurs, notamment les agents des collectivités qui interviennent dans les écoles, les crèches, les Ehpad, sur la voirie ou dans les espaces verts, parfois sans accès à un local réellement frais.
Une nouvelle précarité énergétique d’été se dessine et, avec elle, une question d’équité énergétique. La sobriété ne peut pas signifier demander aux ménages les plus fragiles et aux travailleurs les plus exposés de supporter la chaleur pendant que d’autres climatisent à 20 °C. Elle oblige au contraire à définir collectivement les besoins essentiels et leur répartition. Le guide Engager des politiques locales de sobriété rappelle justement que la sobriété doit relever d’un choix collectif, et non d’une privation subie.
La sobriété ne peut pas signifier demander aux ménages les plus fragiles et aux travailleurs les plus exposés de supporter la chaleur, pendant que d’autres climatisent à 20 °C.
Alors, comment collectiviser la fraîcheur ?
Plusieurs villes étrangères commencent à la considérer comme un service essentiel. À Barcelone, plus de 400 refuges climatiques sont répartis dans des bibliothèques, des centres civiques, des parcs, des piscines et des cours d’école ouvertes au quartier. Au Canada, certaines villes vont plus loin en affirmant progressivement un véritable droit à la fraîcheur : New Westminster impose désormais aux propriétaires de maintenir au moins une pièce des logements loués à une température moyenne ne dépassant pas 26 °C pendant la nuit.
Et c’est bien en partant des besoins concrets qu’il faudra construire une réponse adaptée à l’échelle de nos territoires : Une médiathèque fraîche pour permettre aux lycéens et aux étudiants de réviser en juin. Des lieux accessibles aux personnes âgées pendant les pics de chaleur. Des écoles, crèches et Ehpad disposant d’au moins quelques espaces réellement protégés. Des locaux frais pour les agents et les travailleurs exposés. Des conseils et des aides pour adapter les logements au confort d’été.
Il y a donc un enjeu à démocratiquement à décider qui protéger en priorité et quelle quantité d’énergie mobiliser pour le faire.
L’Assemblée citoyenne de l’énergie de Plaine Commune, en Ile-de-France, offre une méthode intéressante : 78 habitants tirés au sort et indemnisés ont élaboré 40 propositions sur la sobriété et la répartition des efforts entre habitants, entreprises et puissance publique. Une démarche comparable pourrait mettre en débat les températures à garantir, les bâtiments prioritaires, les horaires des refuges climatiques et la place respective de la rénovation, des réseaux de froid et de la climatisation.
Car la climatisation individuelle pose certaines limites. Sans politique collective, le risque est de la voir se développer au cas par cas, sans coordination. Elle restera indispensable dans certains logements et pour les personnes les plus vulnérables. Mais les ménages modestes risquent de se tourner vers des appareils mobiles moins coûteux à l’achat, souvent moins performants, plus bruyants et plus chers à l’usage, tandis que les logements mal protégés continueront d’accumuler la chaleur.
Cette progression doit également être anticipée par le système électrique. Le photovoltaïque peut couvrir une partie des besoins en journée, mais la demande de froid se prolonge souvent en soirée, lorsque la production solaire diminue. Une multiplication non pilotée des équipements pourrait alors renforcer les pointes de consommation et les besoins d’investissement dans les réseaux.
Enfin, chaque appareil rejette à l’extérieur la chaleur extraite du logement. Cet effet reste limité à l’échelle d’un équipement, mais leur multiplication peut contribuer à réchauffer les rues et les cours dans les îlots urbains denses, où la chaleur se dissipe difficilement. Une solution efficace pour un logement peut ainsi déplacer une partie du problème vers le quartier. C’est précisément là que commence la politique publique.
Tous climatisés ? Non. Tous protégés de la chaleur ? Oui.
Le défi pour les collectivités occitanes sera d’organiser ce nouveau droit à la fraîcheur sans transformer l’adaptation au changement climatique en une nouvelle fuite en avant énergétique.